Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Dans les armoires de nos grands-mères.

dimanche 29 mars 2015, par Nicole Gérardot


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Qui n’a pas le souvenir d’avoir un jour ouvert l’armoire de sa grand-mère et d’avoir été émerveillé(e) à la vue de tout le beau linge qui y était rangé ?
En effet, linge de table : nappes, napperons, serviettes de table ; linge de maison : draps, taies, serviettes ; linge de cuisine : tabliers, torchons et linge de corps remplissaient les étagères.
Nos grands-mères aimaient le beau linge et dès leur plus jeune âge, elles préparaient leur trousseau. Ce mot viendrait du verbe « trousser » qui, en ancien français, veut dire « mettre en paquets ». Le trousseau aurait été le paquet de vêtements qu’emportait la personne qui quittait son foyer pour d’autres horizons. Au XIXème et au XXème siècle, le trousseau accompagne chaque étape importante de la vie : le mariage, mais aussi l’entrée en pension ou en religion. Bien sûr, l’importance du trousseau était fonction du statut social. Il était d’une grande richesse dans les familles aisées et nombre d’inventaires après décès en témoignent. Les classes sociales les plus pauvres éprouvaient souvent de grandes difficultés à doter leur fille de quelques draps.

Dès sa plus tendre enfance, la petite fille préparait son trousseau de mariée qui l’accompagnait jusqu’à sa mort, puisqu’elle brodait même parfois son drap mortuaire. Grâce à l’habileté de leurs doigts, les jeunes filles les plus pauvres travaillaient pour les familles plus aisées. Les travaux d’aiguille faisaient partie de l’éducation du « sexe faible ». Me Millet-Robinet écrivait dans « Maison rustique des dames » : « Il est absolument nécessaire de préparer les jeunes filles à devenir de bonnes ménagères sans négliger l’instruction et les talents qui peuvent rendre une femme la digne compagne de l’homme le mieux élevé ».

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, à cause d’une grave pénurie de textile et d’un profond désir de renouveau, la tradition du trousseau fut petit à petit abandonnée. Pourtant j’ai interrogé de nombreuses dames âgées et dès que j’ai parlé de « trousseau », toute s se sont montrées très bavardes. Ce mot évoquait pour elles des souvenirs et leurs yeux pétillaient. Elles l’avaient toutes préparé. On offrait du linge aux filles à l’occasion de leur anniversaire ou pour les étrennes. On accumulait des ponts sur des colis épargne au Familistère, au Goulet Turpin, aux Coopérateurs de Lorraine… On commandait ça la Redoute ou on l’achetait à la maison Nordeman à Sainte-Ménehould. Tout ce linge était ensuite brodé.
Où ces filles avaient-elles appris à broder ? A l’école d’abord. A cette époque on allait encore à l’école le samedi toute la journée et une partie de l’après-midi était consacrée à la couture. Les petites filles avaient, dans une mallette en carton, tout le matériel nécessaire. On apprenait les points les plus simples : tige, croix, chaînette, jusqu’aux plus compliqués : gribiche, feston… Elles apprenaient aussi à faire des boutonnières, à repriser, à mettre des pièces… Au certificat d’études, il y avait d’ailleurs une épreuve de couture. Et à cette époque, beaucoup de filles allaient à l’école ménagère. On tricotait, on brodait, on raccommodait aussi le soir en écoutant la radio et puis les dimanches après-midi étaient souvent les seuils moments où les femmes des campagnes pouvaient se reposer un peu, mais comme leurs mains ne savaient pas rester à ne rien faire, elles prenaient l’aiguille ou le crocher. C’est ainsi que ces dames ont confectionné leur trousseau. Une dame encore plus âgée m’a dit qu’elle allait au patronage le dimanche après-midi et que ce sont les sœurs qui lui avaient appris à broder. D’autres, plus aisées, ont fait broder leurs draps.

C’est la laine que l’homme tissa en premier, puis vinrent le lin, la soie et le coton. Dans son livre « Argonne terre étrange », Alcide Leriche consacre tout un chapitre à la culture du chanvre en Argonne. Je cite : « Vers 1850, la culture du chanvre occupait une place important en Argonne. Chaque ménage cultivait son chanvre dans des terres appelées »chènevières«  » (je me souviens, enfant, avoir entendu ce mot. On n’y cultivait plus le chanvre mais le mot était resté). Celui-ci était semé fin mai, récolté fin juillet et fin septembre. Rentrés bien secs, les pieds étaient battus pour en extraire la graine ou chènevis qui servait de nourriture aux volailles ou pour la fabrication de l’huile. Les tiges de chanvre devaient subir une première opération appelée « le rouissage ». Elle consistait à laisser séjourner le chanvre dans l’eau pendant plusieurs semaines afin de ramollir les tiges. On le faisait ensuite sécher puis il était broyé. Les tiges brisées et nettoyées de leur écorce pouvaient alors être tordues, tressées, peignées et devenaient la filasse qui était alors filée au rouet. Il restait alors à porter la provision de pelotes de fil chez le tisserand qui en faisait une toile de ménage, un peu rude, il est vrai, mais très résistante.
Comme nos villages devaient être animés à cette époque avec tous ces artisans qui y travaillaient ! Les toiles se vendaient aux foires de Saint-Nicolas à Varennes, de Sainte-Anne à Clermont, de Saint-Martin à Sainte-Ménehould. De petits marchands circulaient dans les campagnes. En France, l’industrie cotonnière ne s’établit qu’à la fin du XVIIème siècle dans la région d’Amiens.

L’usage de chaque tissu est fonction de ses qualités, mais correspond également à un code social : plus le tissu est fin, plus il est cher. C’est ainsi qu’une dame m’a dit que « les pauvres » n’avaient que trois draps et qu’ils étaient en chanvre, alors que les autres en avaient six et en lin. Dans un livre intitulé « Les trousseaux du temps jadis », il est écrit : « les plus beaux draps sont en fil (lin), les plus élégants ont le revers brodé, les draps de domestiques sont en coton ».
Jours, festons, ornaient draps et taies d’oreiller. Quand la jeune fille n’était pas encore fiancée, elle brodait son initiale seule sur le côté droit du drap. Dès qu’elle était fiancée, elle ajoutait le nom de son futur mari. On trouvait de nombreux modèles d’initiales imprimés dans des livrets que l’on achetait dans les merceries ou dans des journaux spécialisés come « Le petit écho de la mode ». Ce n’est que vers 1925, sous l’impulsion des progrès de la teinture et de l’impression des tissus, que les draps de couleur apporteront de la fantaisie dans la chambre.

Les torchons étaient très nombreux dans le trousseau de la jeune mariée. Chacun avait son utilité : essuie-mains, pour la vaisselle, pour les verres. Ces torchons étaient accrochés au mur de la cuisine mais cachés comme son nom l’indique par… un cache-torchons lui aussi brodé. En principe, la jeune fille brodait son monogramme au point de croix de la même couleur que le liteau.
Mais « en ce temps là » on ne gaspillait pas et les draps avaient une deuxième vie et c’est ainsi que, découpés, ourlés, ils devenaient torchons. Les draps avaient d’ailleurs une troisième vie ! A la campagne, les paysans prenaient les vieux torchons pour faire « des russes » ! « Des russes » ! Je suis sûre que beaucoup d’entre vous n’ont jamais entendu parler de cela. Et bien, des russes, c’étaient des chiffons que l’on enroulait autour de ses pieds et qui remplaçaient les chaussettes ! Dans les années soixante, certains cultivateurs âgés en mettaient encore, je m’en souviens !

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