Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Adoptions et aides aux villages du canton de Ville-sur-Tourbe.

suite à la guerre 1914/1918

dimanche 27 septembre 2015, par Dominique Delacour


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La première guerre mondiale vient de se terminer. Suite à ces rudes épreuves, l’espoir et la joie sont enfin de retour, mais ce n’est pas le moment de rester les bras croisés à rêver !
De part et d’autre de la ligne des tranchées coupant la France de la mer du Nord jusqu’à l’Alsace en passant par la Picardie, la Champagne et la Lorraine, les destructions sont considérables. Il faut nettoyer, réparer, reconstruire de toute urgence, ce qui demande beaucoup de moyens matériels, d’argent et des décisions rapides.

Dans cette zone des aides commencent à arriver dès 1919 suite à des initiatives privées, des amitiés et des relations de toute sorte. Bien entendu ce n’est qu’un début.
Puis en haut lieu des mesures sont prises et mises en œuvre par les départements et les préfectures pour organiser l’aide. Dans un premier temps les départements sont encouragés à prendre en charge et à adopter des cantons et quelquefois des arrondissements des zones éprouvées pour subvenir aux besoins urgents en attente des dommages de guerre. Les communes de ces zones intactes sont invitées à se mettre en relation avec des communes sinistrées
C’est ainsi que l’arrondissement de Sainte-Ménehould a été adopté par le département d’Alger alors français à cette époque. Un autre exemple marnais : le canton de Bourgogne au nord de Reims a été adopté par le département du Doubs.

Un encart dans le journal « L’Echo d’Alger » du 26/05/1921 donne quelques éléments pour se rendre compte comment s’est faite l’adoption :

Adoption des localités sinistrées
La commune de Staoueli a, par décision du conseil municipal du 14/05/1921, adopté le village sinistré de Somme-Tourbe (arrondissement de Sainte-Ménehould dans la Marne).
Décision patriotique à recommander à toutes les communes algériennes non encore pourvues.


D’autres dons d’origines très diverses sont arrivés au début des années 1920. Le bilan final de toutes ces aides pose beaucoup d’interrogations et les cas particuliers sont nombreux. Il y a plusieurs raisons à cela :

*Certaines communes n’ont pas eu besoin d’être adoptées. En effet des fonds, parfois très importants, leur ont été octroyés à la suite d’autres démarches.
*Des villages ont été bien aidés dès la fin de la guerre grâce au dynamisme de responsables locaux et à leurs relations avant d’être adoptés.
*Quelques communes ayant subi des destructions importantes, mais pas totales semblent avoir refusé toute aide. Pourquoi : volonté de s’en sortir par soi-même, refus de l’assistanat, autre cause ? Chacune a sa réponse. En définitive, comme pour toute union, il faut l’accord des deux parties, rien de plus logique.
*Par contre deux communes ayant eu très peu de destructions ont été adoptées et largement aidées. C’est à voir au prochain numéro.
*Il y a eu aussi des cas à résoudre. En pleine zone de tranchées le devenir de certains villages n’est pas encore bien défini : reconstruire ou non. Un village aujourd’hui classé village disparu a ainsi bénéficié d’aides en 1921. Celles-ci ont été transférées sur d’autres villages en 1922. En effet, Hurlus a reçu 500 frs de Chebli (département d’Alger) en 1921. Village non reconstruit, ces 500 frs ont été versés en 1922 à Gratreuil. Hurlus a également reçu 500 frs de Dra El Mizan attribués à Saint-Thomas –en-Argonne en 1922 pour la même raison.
*A l’inverse, jusqu’en 1922 et même après, d’autres villages n’ont encore rien reçu car leur reconstruction n’a pas été encore programmée. Les pages suivantes et celles du prochain numéro donneront les détails sur ces cas particuliers.
En outre des consignes sont données : le 9 mai 1922 une lettre du ministre des régions libérées demande aux communes d’affecter les dons en espèce à des fondations d’intérêt général et non de les distribuer aux habitants.

Sur les pages suivantes, après la carte du département d’Alger, vous pouvez consulter la liste des communes du canton de Ville-sur-Tourbe adoptées par des localités de ce département algérien, celles-ci avec leur appellation des années 1920 et, pour certaines, leur nouveau nom depuis l’indépendance en 1962. Sainte-Marie-à-Py et Souain figurent sur cette liste car elles font partie du canton de Ville-sur-Tourbe à cette époque avant de rejoindre celui de Suippes plus tard.


Localités du département d’Alger ayant aidé des villages du canton de Ville-sur-Tourbe



Quelques autres aides à des villages du canton de Ville-sur-Tourbe :


* Binarville : - 1919 : 100 volumes de l’école de Couvrot.
- 1919 : 30 volumes + 1 poêle + couchettes de la Croix rouge

*Cernay-en-Dormois : - 3500 frs à l’abbé Welche, le curé pour les nécessiteux et le culte en chapelle provisoire.

*Gratreuil : - 500 frs du ministère des régions libérées venant de la Seine-et-Oise.

*Minaucourt : - 60 à 100 frs valeur d’objets mobiliers distribués à chaque famille.
- 5000 frs du ministère des régions libérées venant de Seine-et-Oise.

*Ste-Marie-à-Py : - 1920, 25000 frs du secours franco-britannique pour l’électrification.

*St-Thomas-en-Argonne : - 1920 : 9000 frs de Courbevoie, département de la Seine.
- 1920 : 15000 frs du comité de Boston pour adduction d’eau.
- 1000 frs du conseil général d’Alger d’Alger pendant 30 ans pour l’eau.

*Souain : - 1920 : 25 000 frs du comité de Boston pour l’achat d’un terrain pour l’école et pour empierrer le chemin de Ste-Marie vers le cimetière.
- 1921 : 250 frs du collège de jeunes filles d’Auch.
- 1920 : Plus étrange, 20 frs de la loge maçonnique de Pau.

*Vienne-la-Ville : - 500 frs du président de la république Millerand pour une plaque.

*Vienne-le-Château : - 1919 : 10 000 frs de la ville de Chartres.
- 1920 : 730 frs des écoles de Chartres.

*Ville-sur-Tourbe : - 1920 : 1100 frs du lycée de Pau pour l’école.
- 1922 : 505 frs de Saint-Germain dans l’Aube.

*Virginy : - 1919 : 2000 frs en couvertures et linge de la Croix rouge
britannique.
- 2000 frs de l’Aigle, ville de l’Orne qui adopte Virginy.

*Wargemoulin : - 1919 : 1200 frs de la Croix rouge britannique.

Villages non adoptés
Rouvroy et Servon-Melzicourt n’ont pas été adoptés par des localités du département d’Alger, car probablement elles n’étaient pas assurées d’être reconstruites en 1921 et 1922. Dans une lettre datée du 8 juillet 1924 le sous-préfet de Sainte-Ménehould déclare au préfet que Servon (263 habitants) et Rouvroy (6 h.) n’ont pas encore été aidés.
Ces deux communes « oubliées » ont reçu chacune 5000 frs en 1924 du ministère des régions libérées prélevées sur des libéralités consenties par la colonie d’Indochine. Servon –Melzicourt avait cependant déjà reçu 500 frs en 1921 pour ses indigents de Madame Millerand, l’épouse du Président de la République ainsi que deux baraquements d’une œuvre caritative américaine, l’un pour servir d’école des filles et l’autre d’église et cela un peu après la fin de la guerre.

Constructions provisoires à la fin de la guerre

Autre village non adopté


Sommepy est un cas à part. Ce village a été parmi ceux ayant le plus souffert pendant la guerre. Détruit à 100%, il est délivré le 28 septembre par des troupes françaises et par le 22éme marines américaines. Cela va favoriser les relations futures avec les Etats-Unis.
Pendant ce temps, la famille Lhuillier, habitant Sainte-Ménehould, mais ayant des racines à Sommepy, va jouer un grand rôle dans ce conflit. Pauline, native de Sommepy, avec sa fille Marcelle, toutes les deux membres de la Croix rouge, vont soigner les soldats pendant 4 ans. Elles seront décorées de la Croix de guerre.
André Lhuillier, fils de Pauline, né à Sommepy, apprenant l’incendie de son village en 1914, s’engage à 18 ans. Plusieurs fois blessé au cours du conflit, devenu sous-lieutenant il est envoyé aux États-Unis à la fin de la guerre afin de récolter des fonds pour les villages détruits. Excellent orateur il va émouvoir les Américains et récolter des sommes importantes pour assurer la reconstruction de Sommepy et aider d’autres villages alentour. Sans ces aides, Sommepy aurait peut-être disparu lui aussi.
C’est ainsi qu’à Washington naît le « Sommepy Fund », un fonds d’aide aux villages en ruines. Pauline en sera la présidente. Il sera divisé en plusieurs comités, dont le « Sommepy Fund de Boston ».
Voici des fonds attribués à Sommepy parmi les plus importants :
*200 000 frs du Sommepy Fund en 1920 pour l’électricité.
*18 640 frs du Sommepy Fund en 1920 pour une salle bibliothèque et musée à la mairie.
*22 631 frs du Sommepy Fund en 1919 et 1920 pour 300 volumes et une machine à coudre.
*11 631 frs de l’école d’Adirondach aux États-Unis et 1 drapeau américain.
*11 000 frs de 2 autres écoles américaines, etc…

A la fin de la guerre, des étudiants en architecture des États-Unis, sensibilisés par la destruction de Sommepy, ont élaboré un plan de reconstruction du village sur un modèle américain. Il n’y a pas eu de suite à ce projet.
André Lhuillier suggère de rebaptiser son village : Sommepy-Les-Marines pour remercier les soldats ayant délivré le village et de façon plus large les États-Unis pour toute leur aide. Cela n’aboutira pas non plus.
Dans une situation comparable, des troupes australiennes ont participé à la libération du département des Ardennes en 1918. En novembre 1919, la ville de Sydney adopte la commune ardennaise de Poilcourt, sortie dévastée du conflit. Le conseil municipal décide d’accoler le nom de Sydney à celui de Poilcourt. Ce village s’appelle désormais Poilcourt-Sydney depuis 1921.

Le prochain article dans le numéro 69 traitera des adoptions et aides dans les deux autres cantons de l’arrondissement.
Dominique Delacour

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