Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Livraison de bois de chauffage à Belval.

vendredi 18 septembre 2015, par Eric Chevalier


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Il habitait Belval-en-Argonne et on ne sait plus comment il s’appelait, le père Machin. C’était dans les années 1950, il était veuf et retraité de la fromagerie de Maison du Val. Il avait terminé sa carrière dans cet établissement où il s’était rendu quotidiennement à vélo pendant de nombreuses années, et avait fini par y laisser une main, dans une machine. Un moignon la remplaçait et il vivait le plus simplement du monde dans une petite maison argonnaise, toujours visible d’ailleurs, bien qu’à l’abandon.
Il chauffait deux pièces. Dans celle du fond était un feu à l’âtre, et dans la cuisine… une cuisinière. Rien de très original pour l’époque direz-vous. Sans doute handicapé par sa main manquante, il ne faisait pas son bois. Il l’achetait livré en un mètre. Il ne le sciait pas non plus en petits bouts. Il mettait les bûches telles quelles dans la cheminée sur les chenets et les deux extrémités non brûlées étaient récupérées et brûlées dans la cuisinière. Très astucieux. Cependant, le bois « coupé » manquait fréquemment. En demi-saison, quand l’âtre était éteint, rien pour la cuisinière. Et même l’hiver, il arrivait que ça ne tombe pas juste ! Dans ce cas pas de problèmes, il enfilait les bouts d’un mètre dans la cuisinière par la porte avant qu’il laissait bien évidemment ouverte, et posait la partie qu’il ne pouvait pas rentrer sur une chaise. Il fallait juste passer de temps en temps pousser la bûche au fur et à mesure qu’elle se consumait.
Il y a des jours où ça tirait bien. D’autres fois, ça enfumait un peu…
Il achetait deux fois douze stères par an aux établissements Chevallier, exploitants forestiers à Givry. Immanquablement, quand le camion arrivait, il venait chercher deux bûches au début du déchargement pour faire un essai, voir si le bois brûlait à sa convenance.
Il passait commande au facteur : « Hé Robert ! T’dirons aux Ch’vallier qu’j’n’on pu d’bou ! » (« Tu diras aux Chevallier que je n’ai plus de bois ! »). Et le facteur le lendemain transmettait : « L’père Machin n’i pu d’bou ! ». La commande était enregistrée. Belle époque…
Lors d’un hiver particulièrement froid, les Ch’vallier avaient vendu tout leur stock. Et voilà le facteur qui annonce que « L’père Machin n’i pu d’bou ! ».
Qu’est-ce qu’on allait lui mettre ? Il fallait bien le dépanner le pauvre vieux !
Alors en cherchant un peu, au bord des chemins, en ramassant les « culs de tas », on finit par trouver les douze stères. Du bois blanc, du saule, de l’aulne, du tremble, un peu échauffé, pas gorgé d’eau mais humide quand même, du bouleau avec des champignons… ça risquait de mousser aux deux bouts, de « chuinter » un peu. Mais bon, on n’avait pas le choix. Tout bois brûle comme on dit. Le camion arrive à Belval. Le père Machin vient saluer les deux livreurs, s’empare de deux bûches et rentre effectuer son essai sans autre commentaire. Les deux livreurs se regardent, le jeune et l’ancien, circonspects et un peu inquiets quand même. Ils commencent à décharger. « N’vamm’si raide piot ! Si l’bou n’brûle min et qu’il faut l’ramouener ! » « Ne va pas si vite petit ! Si le bois ne brûle pas et qu’il faut le remmener ! » dit l’ancien en guettant la maison du coin de l’œil. « Ça fume drôlement ! » dit le jeune un peu après, ralentissant encore la cadence. « L’pauvre vieux va être boucané là dedans ». « Au moins, il n’aura pas de baouettes » (« moustiques ») rajoute l’ancien en cessant complètement le travail.
Mais voilà le père Machin qui sort de la maison tout guilleret, enthousiaste. Il n’a jamais eu de l’aussi bon bois. Il fait de la belle flamme et tout. Il vante à n’en pas finir les qualités du produit. Il n’en veut plus que du comme ça, quitte à mettre le prix.
Le jeune et l’ancien échangent un sourire complice et interrogatif. Ils reprennent le déchargement à un rythme soutenu, détendus qu’ils sont, soulagés de leurs inquiétudes.
Quand il parlait de sa voisine avec qui il était en conflit perpétuel, le père Machin lui promettait régulièrement son moignon dans la poire. On ne sait pas si suite à cette livraison, il s’est mis à ajouter « Elle va voir de quel bois je me chauffe ! ».
Eric Chevallier

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