Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Un atelier de chevaux à Vienne-le-Château

mercredi 30 mars 2016, par John Jussy


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Vienne-le-Château, commune au milieu des bois de moins de 600 âmes ; nous sommes dans les années cinquante, la guerre est finie et on essaie de reconstruire, de revivre. La famille Pasquier se demande ce que sera son avenir. Léon Pasquier, le père, dirige une entreprise pour faire du bois de mine, avec des ouvriers qui avaient trouvé là une protection car beaucoup étaient des résistants ; Marie-Jeanne, la mère, élève ses deux enfants Pierre et Jacqueline. Que faut-il faire, retourner à Paris ?
Avant la guerre, Léon Pasquier était sculpteur cirier, il créait des mannequins de cire pour les salons de coiffure, les musées (dont le musée Grévin), les magasins et en particulier pour « Le Printemps », un grand magasin qui sera plus tard à l’origine des succès de l’entreprise. Marie-Jeanne était modéliste dans les chapeaux. Quand la France fut occupée par les Allemands, Léon Pasquier, qui avait déjà fait la première guerre mondiale sur une moto pour porter des missives d’un front à l’autre, prit une résolution radicale : il détruisit tout son atelier et quitta Paris avec sa famille. Le hasard, ou plutôt un ami qui lui donna un poste, les conduisit en Argonne. Mais dans cette période d’après-guerre, que faire à Vienne-le-Château, là où même le train ne passe pas ?
La famille n’a plus rien, il faut faire quelque chose. De quoi dispose-t-on à Vienne-le-Château, sinon de bois ? La famille est réunie comme chaque soir autour de la table. Marie-Jeanne, la maman, a lu dans des revues qu’avec le retour des prisonniers et des déportés, les familles allaient se recomposer et que des enfants allaient naître en grand nombre. L’idée était donc de créer pour ces futurs enfants. Le père dit alors : « Et si l’on fabriquait des chevaux de bois ? » Des chevaux en bois, des chevaux à bascule, des jouets...
Le cheval de bois, c’est le jouet qui permet à l’enfant de se croire cavalier, d’imaginer chevaucher à travers chemins et prairies. A l’origine simple bâton de bois muni d’une tête d’animal, le cheval à bascule était déjà connu des Grecs. Et c’est au XVIIème siècle que le cheval à bascule va prendre la forme qu’on lui connaît ; le plus ancien modèle date de 1610, à l’époque d’Henry IV. Le jouet, réservé longtemps aux riches, vit son heure de gloire à la fin du XIXème siècle. L’Histoire, écrite dans les pages d’Internet, nous apprend qu’après la Première Guerre mondiale, avec l’arrivée des cycles, des tricycles et après des voitures à pédales, le cheval à bascule connut un désintéressement de la part des enfants. Et pourtant on lit aussi qu’en 1954 le cheval (date de création de Ki Boum) à bascule était le jouet incontournable de Noël. Effet de mode ? Ou problème de matière première, le métal étant certainement, après la guerre, plus rare que le bois.
Et la famille Pasquier se mit au travail...
Aujourd’hui, dans le village de Beaulieu, Jacqueline Grisolet vit une paisible retraite, une retraite néanmoins perturbée par tout ce passé un peu oublié qui a ressurgi au mois d’octobre : « Vous vous rendez-compte, dit-elle, c’était il y a plus de 60 ans... » C’est pour l’exposition « Chrysanthèmes », dont le thème était l’année dernière le jouet, que Caroline a demandé à sa mère de sortir les photos du carton. Malheureusement la famille a conservé peu de ces chevaux de bois ; on oublie souvent de garder des souvenirs.« Mais quelle aventure, dit encore Jacqueline, quand on y pense !
 »

Caroline et Jacqueline


Et c’est vrai que ce fut une belle aventure. Restait à trouver les ouvriers et là encore le destin attendait la famille Pasquier ; deux voisins venaient de rentrer d’Allemagne où ils étaient prisonniers, ce sont les frères Caillot, dont l’un était menuisier ébéniste. Et l’atelier commence à produire ses premiers chevaux. Jacqueline dessine, les ouvriers découpent, Pierre participe à l’assemblage et à la finition avec eux et à la fin Marie-Jeanne décore avec un pistolet à peinture. Le dessin demande beaucoup d’attention : sur les planches de hêtre et de peuplier il faut tracer en faisant attention au fil du bois. Mais il faut aussi penser à l’équilibre, imaginer la forme pour que l’enfant qui va grimper sur le cheval ne tombe pas. Et c’est au papier de verre que se fera la finition pour arrondir les angles, toujours pour la sécurité.
Un travail difficile qui se prolongeait par le transport jusqu’à la gare de Vienne-la-Ville car les chevaux de bois voyageaient en train ; « On ne roulait pas sur l’or, se souvient Jacqueline, mais on vivait bien. »
Le premier cheval qui sortit de l’atelier en portant la marque « Ki Boum », était un modèle à roulettes et à bascule, un nom choisi (aucun cheval ne portait le nom Ki-Boum) par la mère en référence aux paroles du père qui disait souvent « Ça boum ». Un mot à la mode à l’époque et qui fera le titre d’une chanson de Charles Trenet.
Bien d’autres modèles de chevaux suivront qui seront le « cheval de course », la « Déesse » ou encore le « cheval arabe ». En tout 32 modèles dont certains se voudront pédagogiques en présentant une décoration en alphabet ou chiffres. Il faut toujours inventer, se diversifier, proposer des nouveautés. Mais il fallait aussi vendre, et là encore le destin allait donner un coup de pouce aux chevaux ; Léon Pasquier alla voir le directeur du magasin « Le Printemps » à Paris pour lequel il avait travaillé avant la guerre. Les deux hommes se connaissaient et le directeur se souvenant sans doute du travail parfait du maître cirier, se dit intéressé et mit en vente les chevaux pour Noël. Par la suite, le magasin « Le Printemps » ayant des succursales à l’étranger, les chevaux de bois « Ki Boum » se vendirent un peu partout dans le monde. Quand on entend Jacqueline raconter tout cela, on pense aux actuels reportages à la télévision et aux difficultés qu’ont les marques pour s’imposer dans les grandes surfaces.
Les chevaux de bois avaient chacun leur prix, allant de 850 F pour le cheval monté sur planchette au cheval Cow boy, grand modèle d’1,25 m à 2995 F. Ou encore le grand cheval pour manèges à 6500 F. Difficile cependant de comparer les prix, sauf peut-être quand on sait qu’à cette époque une paire de pantoufles Jéva chez Legay valait 600 F, un matelas (140 cm) chez Nordemann était vendu 12 900 F ou une bouteille de porto valait 9 F chez Goulet-Turpin
La phrase célèbre :
Le destin, toujours lui, va amener Madame Germaine Coty, la femme du Président de la République René Coty, dans le magasin au Printemps, à la recherche de jouets pour l’arbre de Noël de l’Élysée. La première dame de France fut conquise par les chevaux en bois « Ki Boum » et décida d’en commander pour les mettre sous le sapin et les offrir aux enfants du personnel. Mais voilà, Mme Coty voulait passer directement commande à l’atelier de Vienne-le- Château...


En évoquant ce souvenir, Jacqueline se met à rire et ne peut qu’évoquer une réplique devenue célèbre dans la famille, comme les répliques de Gabin au cinéma. A Mme Coty qui se présentait au téléphone comme la femme du Président, Marie-Jeanne répondit, croyant à une plaisanterie :« Et moi je suis le pape ». Heureusement que la directrice du service social de la présidence de la république rappela pour confirmer que Germaine Coty voulait vraiment des jouets. Cette bévue n’aura pas de conséquences sur le plan relationnel car des contacts amicaux s’établirent entre la famille Coty et la famille Pasquier.
Et donc, en 1954, les habitants de Vienne-le-Château virent avec étonnement des camions officiels venir chercher des centaines de chevaux, et cela dura jusqu’en 1962, Mme De Gaulle ayant pris le relais, jusqu’à la cessation de la fabrication des chevaux à bascule.
Tout a une fin en ce monde. Le père n’était plus trop jeune, le fils ne voulait pas reprendre l’activité, il aurait fallu investir pour moderniser, l’ère du plastique allait arriver. Les ateliers de la rue Camille Margaine à Sainte-Ménehould, là où la fabrication avait été déménagée, ne produisirent plus de chevaux et « Ki Boum » tomba dans l’oubli.
Dans tous les cartons de souvenirs, des lettres, des photos et une carte de service, celle de Madame Pasquier au salon international du jouet au Grand Palais de la foire de Lyon ; c’était en février 1962, quand la société « Ki Boum » était leader dans le cheval à bascule.
John Jussy

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