Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Au temps de la création et de « la belle ouvrage »

vendredi 27 décembre 2013, par Dominique Delacour


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Dominique Delacour, auteur du livre « Auve », accumule toujours les souvenirs, les témoignages d’une vie qui nous paraît loin dans le temps et qui pourtant est si proche.

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Maurice Charles (1894-1988), meusien d’origine, fils d’un maréchal-ferrant de Triaucourt, s’installe à Auve en 1928 pour prendre la suite du charron Guillaume.
Homme très soigneux, rigoureux, soucieux du moindre détail, son atelier se situe dans un espace clos, contigu à sa maison d’habitation. Maréchal-ferrant de formation ; il s’est très vite adapté au charronnage car l’artisanat, surtout en zone rurale, requiert de multiples connaissances. Ses réalisations ont accompagné l’évolution et les besoins de l’agriculture. Un seul exemple : il a ferré les chevaux jusqu’à leur disparition à la fin des années 1950, début des années 1960 et à cette époque il a construit quelques cabines pour des tracteurs qui en étaient alors dépourvus.
Les données qui vont suivre ont été transmises par sa fille Odette. Elle a gardé précieusement les carnets sur lesquels sa mère et sa sœur aînée Madeleine ont inscrit la plupart des réalisations de Maurice Charles pendant sa vie active. Odette a été marquée, rythmée, bercée serait un peu exagéré, par les différents bruits du quotidien dont celui, typique, du marteau sur l’enclume, chaque outil et chaque intervention produisant des sons différents. Par contre, la scie à ruban installée contre le mur de sa chambre, même mise en route à 6 heures du matin, ne la réveille pas. Tout n’est qu’habitude !
Pour Odette cela durera jusqu’au milieu des années 50. A la suite de son mariage avec Maurice Hermant, elle va revivre à Tilloy-et-Bellay des situations analogues. En effet cet agriculteur est un bricoleur passionné. Et maintenant avec son fils Eric, qui a hérité des talents de son père et de son grand-père maternel, elle retrouve encore beaucoup de situations qu’elle a connues, dont le fameux son du marteau sur l’enclume.
Revenons aux carnets où, année après année, ont été inscrits l’intitulé, le nombre, la date et la destination des œuvres de Maurice Charles. Un exemple : 20 brouettes en bois en 1943, 11 en 1944 sortent de son atelier pour des agriculteurs, mais pas seulement, d’Auve et de quelques villages voisins, car sa réputation de travail bien fait déborde les limites de la commune.

En 1935, il crée son premier chariot à pneus destiné à Prosper Krebs de Auve. Seize autres vont suivre jusqu’au milieu des années 50. Néanmoins il continue de construire des chariots à 2 et 4 roues en bois car l’évolution se fait bien évidemment progressivement. Chacune de ses réalisations est typée et s’améliore sans cesse au fil des années. Cette façon de faire est à l’antipode des constructions industrielles à la chaîne qui se mettent peu à peu en place à cette époque.
Aussitôt la seconde guerre mondiale, les tracteurs commencent à faire partie du décor dans les plaines de Champagne et ailleurs. En 1954, Maurice Charles réalise une cabine pour un Soméca DA50L appartenant à René Hénard à Auve, puis l’année suivante, une autre pour son gendre à Tilloy-et-Bellay, les tracteurs étant alors dépourvus de cet accessoire.









Maintenant reportons nous une vingtaine d’années plus tôt, avant la guerre 1939-1945, pour admirer le fleuron de ses créations. A cette période de sa vie, il achète un châssis d’automobile et un moteur et il entreprend la réalisation d’une camionnette, devenant automobile en relevant les sièges arrières. Le bourrelier d’Auve, Alfred Boituzat, est chargé avec succès de l’habillage intérieur de la voiture. Celle-ci, baptisée « la petite 5CV Peugeot » faisant référence à son moteur, est immatriculée 8200 KJ avec le nom « Charles à Auve » inscrit à l’arrière. La famille Charles a ainsi émigré en mai 1940 et la voiture les a conduits jusqu’à Moulins dans l’Allier. Elle a fait le chemin inverse dès juin 1940.

Sa petite 5CV Peugeot


La voiture s’est retrouvée dans son atelier pendant la guerre, mise sur cale car, même artisanale, elle a besoin d’essence pour avancer ! et le carburant est rare à cette époque. Elle reprend du service en 1947 et accomplit les déplacements dans les environs pour les besoins de son métier et de sa famille. Elle est remplacée au début des années 50 par une Juva quatre immatriculée 147 B 51.

Quelques années plus tard Maurice et Odette Charles sont de passage à Reims. A un moment donné, se trouvant près d’un parking, leur attention se porte sur une des voitures garées. Ils n’en croient pas leurs yeux et éprouvent une forte émotion en découvrant leur « petite 5CV Peugeot » trônant fièrement au milieu d’autres voitures avec cette fois l’inscription « Vaillant » ayant remplacé « Charles à Auve ». Qu’est-elle devenue, a-t-elle été conservée, est-elle encore de ce monde, mystère ? Et si, en rêvant un peu, elle se trouvait aujourd’hui dans un musée !

Ces quelques lignes donnent un aperçu de l’amour du travail bien fait. Malgré les journées longues, parfois très pénibles, tout cela laisse en définitive une satisfaction intérieure, une joie intense pour ces créateurs. Ils sont certainement conscients que cela vaut bien plus que tout l’or du monde, sans même avoir lu la fable du Champenois Jean de la Fontaine : Le savetier et le financier.

En-tête de son métier


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