Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Saint-Rouin…que d’histoires

vendredi 29 juillet 2016, par François Duboisy


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Saint-Rouin et l’ermitage de Bonneval

On connaît Saint-Rouin grâce à sa biographie due au bénédictin Richard de saint-Vanne. Ecrite vers 1020, soit plus de quatre siècles après le décès de l’ermite, elle doit être considérée avec circonspection. On retiendra qu’il est né vers 590 en Irlande et qu’il vint sur le continent, poussé par un désir à la fois d’apostolat et de vie parfaite. Il séjourne en Sare puis à Verdun. Épris de solitude il alla se fixer vers 640, avec quelques compagnons, en bordure de la forêt d’Argonne à Waly dont il fut chassé par le seigneur du lieu. Peu rancunier, il revint quelques années plus tard pour le soigner. En reconnaissance, il reçut un magnifique territoire surmontant la plaine, Beaulieu, où il construisit une abbaye. A la fin de sa vie, il opta pour la solitude et le silence. Il se retira dans un lieu où fut construit un modeste ermitage proche d’une source « miraculeuse ». Ainsi naquit Bonneval appelé quelques années plus tard Saint-Rouin, qui devint un lieu de pèlerinage fréquenté.

Concilier pèlerinage et fête

Au 19ème siècle, la foule était nombreuse à participer au pèlerinage fixé le 17 septembre. On note en 1879, 600 pèlerins et 60 prêtres, 1500 pèlerins en 1888. L’écrivain André Theuriet donne une description colorée de l’événement : « De tous les chemins forestiers de nombreux pèlerins affluaient : piétons en blouse, jeunes séminaristes ensoutanés, charretées de paysannes endimanchées, cabriolets bourgeois à la capote boueuse. Et voici les pèlerins assistant à l’office : Le gros de l’assemblée se composait de femmes et d’enfants. Une vingtaine de prêtres et de séminaristes étaient agenouillés ça et là et leurs soutanes semaient des taches noires parmi les robes claires des femmes. Quelques privilégiés suivaient dévotement le service, assis à l’aise dans des fauteuils réservés ; mais la majorité des assistants s’était installée à la bonne aventure parmi l’herbe des pelouses. Deux prêtres en surplis escortèrent vers l’estrade l’évêque afin qu’il puisse bénir l’assistance ».

Mais bien vite, une seconde fête, le lundi de Pentecôte s’installa sur le site : c’était le « réchaud » de la fête à Passavant. On y dansait et on y buvait dans des cabarets éphémères. Le curé de Futeau souhaita inclure un office religieux dans cette fête païenne. Mais dès que retentissait « Ite missa est », la fête reprenait le contrôle du site avec ses flon flons, ses danses et ses ébats sous les frondaisons. Il fallut sortir de cette confusion et la fête émigra de l’autre côté de la route : chacun chez soi, mais en réalité les fêtards venaient nombreux visiter l’ermitage, faire des dons en espérant des miracles de l’eau des deux sources miraculeuses.

Il faut reconstruire une chapelle

Une petite chapelle édifiée en 1926, accolée aux bâtiments de l’ermitage, était tombée en ruine. Devait-on accepter de ne voir en Bonneval qu’un site touristique et oublier le message du saint ermite ? L’abbé Hannequin, curé des Islettes et chapelain de Saint-Rouin, ne s’y résigna pas. La décision fut prise de reconstruire une chapelle.
De tous les projets présentés, ce fut celui d’un moine, le Frère Rayssiguier, qui fut retenu. La maquette présentée à l’évêque reçut son approbation en 1954. C’est une construction délibérément moderne, un bâtiment rude et dépouillé, tout en béton et posé sur pilotis pour résister à l’humidité. Le père Rayssiguier s’est inspiré des œuvres de Le Corbusier et Matisse qu’il a côtoyés pendant plusieurs années. Ainsi est née une chapelle puissante et discrète, bien dans l’ère du temps et respectant l’esprit du lieu. Ouverte au public en 1956, elle ne reçut ses vitraux que quelques années plus tard pour clore tout en lumière des baies au tracé géométrique.

Une œuvre controversée

Dès que fut connu le projet de la nouvelle chapelle, l’opposition à cette construction fut quasi unanime. Les pèlerins et les habitants de l’Argonne n’appréciaient pas l’art contemporain. Ils rêvaient d’une chapelle semblable à la précédente. Une œuvre cubiste, pas d’accord ! La tâche était rude pour les promoteurs seuls au milieu d’un clergé ricanant et d’un public pétitionnaire contre un béton sans âme. L’évêque de Verdun devait se montrer
inflexible et défendre l’œuvre : « Dire que la chapelle du père Rayssiguier sera un bloc de béton sans âme et que d’ailleurs le béton est satanique, ce sont là des slogans enfantins. Le béton est le matériau de notre siècle. Employé avec sincérité il est tout aussi capable de chanter la gloire de Dieu que les fausses pierres taillées, les bois peints en marbre et tout le »toc« qu’affectionnaient nos devanciers. »
Mais rien n’y fit. Lorsque le 15 août 1956, un livre est à la discrétion des visiteurs, des propos négatifs, parfois virulents couvrent les pages : « C’est un cercueil sur pilotis », « Vous vous foutez du peuple chrétien ! Par pitié enlevez-la ! » « Je donnerais quelque chose pour que cette chapelle ne soit pas achevée », « Bon pour mille grammes de plastic pour faire sauter cette horreur ».
Perdus parmi cette véhémence, quelques réflexions positives : « Il est normal que l’Église vive avec son temps », « L’avant-garde doit devenir le désir de tous ».

Une triste équipée qui n’aurait pas plu à Saint-Rouin

A cette époque, Émile Baillon publie son histoire de Sainte-Ménehould. Ce pharmacien, alors en retraite, très estimé dans la ville a consacré une partie de sa vie à rédiger un ouvrage fort documenté. En annexe il propose des circuits touristiques dont l’un passe par Saint-Rouin. L’occasion pour lui de dire qu’il n’apprécie pas la nouvelle chapelle et c’est bien son droit : « Cette chapelle, à »l’avant-garde« de l’art moderne étonnera par son ensemble grossier, sa disposition sur pilotis, ses ouvertures et ses vitraux. Certainement nous aurions préféré retrouver dans cet admirable site d’Argonne une chapelle invitant mieux au recueillement et à la prière ».
Que n’a-t-il pas dit là ! Les promoteurs de la construction voient rouge et décident de punir le brave retraité ! Ainsi un soir, une bande d’énergumènes se retrouvent devant son logis place d’Austerlitz. Les cris « à mort Baillon » fusent. Le livre est brûlé et les cendres glissées dans la boite aux lettres. Monsieur Baillon, tout retourné, sort de chez lui et constate qu’il n’a pas affaire à des casseurs mais à des personnes « honorables » dont nous tairons les noms.

Une enfant prodige, Kimié Bando

Le charme de la chapelle doit beaucoup aux vitraux non figuratifs et fort colorés réalisés d’après les dessins de Kimié Bando deux ans après le décès de l’architecte. On la présente comme une enfant de dix ans. « Irruption de l’infaillibilité de l’enfance dans le volontaire labeur de l’adulte » écrira-t-on. A cette époque, on s’était passionné pour une jeune poétesse, Minou Drouet, née en 1947, dont on publia un recueil peut-être dû à sa mère. Le parallèle est frappant avec cette jeune Japonaise dont on ne savait pas grand chose. Kimié Bando est née en 1944, elle a donc 12 ou 13 ans lorsque les vitraux sont réalisés. C’est la fille d’un peintre japonais de grand renom, qui côtoie Foujita. A la naissance de sa fille, il déclare assumer son rôle de père au foyer aux côtés de son épouse de nationalité française. Aussi on peut supposer que, même s’il ne tint pas la main de sa fille, l’œuvre précoce de Kimié doit beaucoup à son père. Il est affirmé que la jeune fille s’investit beaucoup dans cette construction : elle imposa des pilotis ronds et non carrés, les lignes capricieuses dans le béton.

Kimié continuera à peindre dans une relative discrétion. Une de mes amies la rencontra en octobre 2014, à la Galerie d’art du Pont-Neuf à Paris. Une exposition « Éclat de vitrail » lui était consacrée. Ce fut l’occasion de parler avec cette dame de 70 ans de son aventure argonnaise. Les années ont passé et aujourd’hui chacun reconnaît que l’apport des Bando, fille et peut-être père, a donné à la chapelle toute son âme.

Un chemin de croix indésirable

L’Abbé Aubry, curé de Futeau et responsable de Saint-Rouin, décida de construire en 1866 un chemin de croix dans l’amphithéâtre boisé surmonté d’une magnifique statue du XVIIème siècle, l’assomption de la vierge. Il y voyait le retour du sacré dans un lieu profane où l’on dansait plus que l’on y priait. Les chemins de croix, qui ne sont autorisés dans les églises que depuis 1824, permettaient à des gens simples, n’ayant pas accès à la lecture, de connaître la passion du Christ mais aussi d’alimenter leur piété. Dans la gorge de Bonneval, le chemin de croix sera constitué par des bas reliefs en fonte réalisés par Lallement, maître fondeur à Sainte-Ménehould, et englobés dans un amas de rocaille. Chaque station porte le nom d’un village des environs qui l’a financé.
Cet ensemble illustrait le mauvais goût dont témoignait parfois l’institution religieuse. C’était souvent lourd, sans style et peu propice au recueillement. Les Amis de Saint-Rouin, après avoir enfin bien accepté la chapelle déclarèrent : « Pas de ça ici, ces monticules disséminés sur un chemin en fer à cheval défigurent le site ». L’ensemble fut démonté dans les années 1970 je crois et on n’en entendit plus parler.
Ces petites histoires, liées à ce cite cher aux Argonnais, n’altèrent en rien la qualité des lieux majestueux, bien entretenus avec comme fleuron une chapelle véritable œuvre d’art.
François Duboisy

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