Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

LA GRANDE GUERRE VECUE PAR UN ENFANT

mardi 18 décembre 2001, par Henri Seingeot


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---------Henri SEINGEOT a cinq ans et demi quand éclate la guerre. Les premiers mouvements de troupes ennemies atteignent Verrières où le petit Henri joue dans les chennevières avec Jean TOUBLAN, alors âgé de six ans et demi.

---------Nous étions entrain de jouer dans les chennevières, situées en face du jardin des « TOUBLAN », en bordure de la route d’Argers et de la route du Cimetière ; c’était la dernière maison de la rue de la Louvière.
---------Tout à nos jeux, notre attention fut soudain attirée par un bruit de pas de chevaux sur la route. Nos regards se portèrent de ce côté, et, stupéfaction, nous aperçûmes une patrouille de cinq ou six uhlans allemands, portant le célèbre casque habillé d’un carré formant un petit toit plat. La lance au côté, ils observèrent le village quelques minutes puis ils firent demi-tour et repartirent comme ils étaient venus. C’était une patrouille de reconnaissance. Quant à nous, délivrés de notre angoisse et ayant retrouvé nos petites guiboles moins molles, cessant tout jeu, nous nous précipitâmes vers nos familles, dire ce que nous venions de voir. Nous étions les premiers à avoir vu des soldats allemands.
---------Je venais de comprendre qu’il y avait une guerre, un ennemi. Le tocsin, le départ des hommes, l’angoisse des adultes, ne m’avaient pas fait prendre conscience de la guerre.
Après ces événements, je n’avais plus aucune envie de sortir. Cependant, je voulais savoir ce qui se passait dans la rue. J’allais dans la chambre qui donne sur celle-ci et, à genoux sur une chaise, avec ma sœur, nous observions. Soudain, nous voyons passer la famille TOUBLAN qui déménageait avec une charrette, le cochon suivant derrière, guidé par Madame TOUBLAN, ce qui nous a fort amusés. Ils allaient habiter rue de Montier, dans une maison qui leur appartenait.
---------Le lendemain de cette aventure, il y eut un gros passage de troupes allemandes devant la maison : infanterie, artillerie. Nous avions repris possession de nos chaises, ma sœur et moi, derrière les carreaux, un petit bout de rideau levé, car nous ne voulions pas être vus. Le seul souci des troupes allemandes etait de foncer vers le sud le plus vite possible. D’autre part, le village était mort, tous les habitants étaient renfermés chez eux. C’était la débâcle de la Marne.
Les jours suivants, des troupes allemandes bivouaquèrent au pays, sur la place où habitaient mes grands-parents maternels. Ma mère décida d’aller rendre visite à ses parents, avec nous. Le soir, bien que les troupes allemandes se soient comportées très correctement avec la population, il fut décidé que nous passerions la nuit dans la famille. Dans la soirée, nous entendîmes des cris « au feu » et beaucoup de bruit dans la rue. Tout le monde était sorti pour constater que la boulangerie-café appartenant à un grand-oncle et située face à la place était en flammes, ainsi que les maisons attenantes. Il y eut six ou sept maisons de brûlées. Mon grand-père, qui, un balai à la main, éteignait les flammèches près de la maison, fut pris comme otage. Il fut relâché quelques heures plus tard, pendant lesquelles ma famille fut dans l’inquiétude. Il s’avéra que l’incendie était accidentel. Des soldats ivres avaient renversé une lampe à pétrole.
---------Un de mes cousins de Somme-Bionne qui refusait l’entrée de sa cour de ferme aux Allemands fut abattu à coup de révolver par un officier.
---------Après l’incendie, les habitants étaient inquiets. Pour plus de sécurité, ils décidèrent d’aller se cacher dans la forêt, bien que le passage des troupes allemandes soit devenu presque inexistant. Deux maisons forestières se prêtaient à ce petit exode : l’une à la Fontaine d’Olive, dans la forêt Gaillet, l’autre située dans la forêt d’Authier. Le but de ce déménagement était double : d’une part mettre à l’abri de l’ennemi femmes et enfants, d’autre part soustraire les chevaux à toute réquisiton.
---------Matelas, ustensiles de cuisine, provisions, furent mis dans les voitures, les chevaux attelés et les convois partirent l’un pour la Fontaine d’Olive, l’autre pour la maison forestière Authier. Restaient au pays ceux qui le désiraient, des personnes âgées pour la plupart. On abandonna le bétail et les volailles au village. Et la vie s’organisa. Les cuisines s’installèrent, certaines en plein air, car nous étions en août et il faisait beau. La vie continua. Les enfants étaient insouciants, : la forêt leur livrait ses grands espaces pour les jeux. Les hommes descendaient au village s’occuper du bétail et des volailles. Ils suivaient l’évolution de la situation.
---------Au campement, nous eûmes une naissance, celle de mon cousin Marc HUSSENET et, je ne puis l’affirmer, il me semble que c’est ma grand-mère Emma SEINGEOT qui fit office de sage-femme, car au village, elle était toujours appelée pour les urgences et les accidents de santé.
---------Un matin, il y eut une grande animation. Les hommes rentrèrent au campement avec un prisonnier allemand, un déserteur sans doute. Ayant perdu la bataille de la Marne, les troupes allemandes se repliaient en toute hâte. Dès la nouvelle de l’apparition des soldats français, ce fut l’allégresse. Dans la joie, tout le monde réintégra le village et retrouva ses biens en parfait état. Tous étaient optimistes sur la fin de la guerre. Hélas, elle était encore bien loin !

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